n°00 - In the name of the Mother

(Articles n°00 - n°10 Nadia Ferroukhi)

In the Name of Mother - The matriarchy in question

Women, their status, power, empowerment, valorisation or destitution in various societies: this is a matter of concern all over the world. Perhaps this is why the United Nations declared March 8 "International Women's Day", thus recognising the central role women play in our societies, both in the working world, in the transmission of values and culture, and in the development of families.

In 2008, when I first became interested in matriarchal societies, I could not have imagined the diversity and complexity of the communities I would encounter around the world. Ten communities, each with its own unique rituals, each steeped in the history of the country.

There are as many theses as there are researchers around matriarchy. Some claim that matriarchy never really existed, while others dispute this theory. As far as I am concerned, I am not trying to defend one idea more than another, I do not have this vocation, but one thing seems clear to me: matriarchy refers to a type of society in which women hold a certain amount of power, but without playing a symmetrical role in relation to the patriarchal, hierarchical and often oppressive system. Rather, I have observed that at the heart of these societies, women play a central socio-economic role, passing on their names, inheritance and land to their descendants. It is therefore a lineage of women that form the basis and backbone of the clan, based on the concept of maternity law. In a matrilocal society, for example, it is the man who integrates the female household and not the other way around.

The women I met in China or Indonesia practice an ancestral matriarchy that still resists external pressures. They maintain a long tradition of matriarchy. On the other side of the world, there is the village of Tumai in Kenya, which is not a matriarchy per se, but a « matriarchal » response to male violence. There, persecuted women founded a village without adult men, and in this way, they managed to find peace in an organisation without gender domination. There are atypical cases such as on the island of Ouessant in France, or the island of Kihnu in Estonia, where one could speak of a matriarchy of force majeure: the men went to sea for very long periods, and it was the women who organised and shaped the island for two centuries. Here again is Cangnabac in Guinea Bissao, the most traditional island of the Bijagos: reaching adulthood, between the ages of 17 and 35, the Bijago woman will be called by the Women's Council to live in social isolation for three years. A necessary journey towards wisdom, she will obtain the status of Great Woman.

Matriarchy around the world, in all its diversities, is unclassifiable, whether local or linear. It can be seen as a type of non-sexist society where the domination of one sex over the other would not exist. On the other hand, what I have noticed is that all these women share a common concern: the desire for uniformity in male-dominated societies. Weakened by the often nihilistic discourses of missionaries of all faiths, these communities are today facing cultural globalisation and mass tourism that reduces their age-old practices to mere tourist curiosity. 

How will these micro-communities resist the power of patriarchy? Do the new generations at the centre of these communities have a future? Do local authorities have the will to respect and protect them? In our modern societies where gender equality is still a theory, the image of women remains that of the "weaker sex". Women are instrumentalized both by the full black veil imposed on them by obscurantists and by the exploitation of their bodies or image by consumer societies.

Interview de Nadia Ferroukhi sur Allô La Planète, Le Mouv. 2012

Au Nom de la Mère - Le matriarcat en question

La femme, sa condition, son pouvoir, sa valorisation ou sa destitution dans diverses sociétés : voilà un sujet de préoccupation partout dans le monde. C’est sans doute pour cela que les Nations Unies ont déclaré que le 8 mars était la « journée internationale des femmes », reconnaissant ainsi le rôle central que ces dernières occupent dans nos sociétés, à la fois dans le monde du travail, dans la transmission des valeurs et de la culture et dans l'épanouissement au sein des familles. 

En 2008, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux sociétés matriarcales, j’étais loin de m’imaginer la diversité et la complexité des communautés que j’allais rencontrer à travers le monde. Dix communautés qui chacune possède ses propres rituels, uniques, imprégnés de l’histoire du pays. 

Il existe autant de thèses que de chercheurs autour du matriarcat. Certains affirment que le matriarcat n’a jamais réellement existé, alors que d’autres contestent cette théorie. En ce qui me concerne, je ne cherche pas à défendre une idée plus qu’une autre, je n’ai pas cette vocation, mais une chose me paraît claire: le matriarcat renvoie à un type de sociétés dans lesquelles les femmes détiennent un certain pouvoir, mais sans jouer de symétrie par rapport au système patriarcal, hiérarchique et souvent oppressant. J’ai plutôt observé qu’au coeur de ces sociétés, les femmes jouent un rôle central socio-économique, elles transmettent leur nom, leur héritage et leurs terres à leurs descendantes. Ce sont donc des lignées de femmes qui forment la base et l’ossature du clan, fondée sur le concept du droit issu de la maternité. Dans une société matrilocale par exemple, c’est l’homme qui intègre le foyer féminin et non l’inverse. 

Les femmes que j’ai rencontré en Chine ou en Indonésie, pratiquent un matriarcat ancestral qui résiste encore aujourd’hui aux pressions extérieures. Elles y maintiennent une longue tradition matriarcale. À l’autre bout du monde, il y a le village de Tumaï au Kenya, qui n’est pas un matriarcat proprement dit, mais une réaction « matriarcale » face à la violence des hommes. Des femmes persécutées y ont fondé un village sans hommes adultes, et c’est ainsi, qu’elles ont réussit à trouver la paix dans une organisation sans domination sexiste. Il y a des cas atypiques comme sur l’île d’Ouessant en France, ou l’île de Kihnu en Estonie, où l’on pourrait parler d’un matriarcat de force majeure: les hommes partaient en mer pour de très longues périodes, et ce sont les femmes qui ont organisé et façonné l’île pendant deux siècles. Voici encore Cangnabac en Guinée Bissau, l'île la plus traditionnelle des Bijagos: atteignant l’âge adulte, entre 17 et 35 ans, la femme Bijago sera appelée par Le Conseil des Femmes à vivre un isolement social pendant 3 années. Un parcours nécessaire vers la sagesse, elle obtiendra le statut de Grande Femme. 

Le matriarcat dans le monde, dans toutes ses diversités, est inclassable, qu’il soit local ou linéaire. Il peut être considéré comme un type de société non sexiste où la domination d'un sexe sur l’autre n’existerait pas. En revanche, ce que j’ai remarqué, c’est que toutes ces femmes partagent une même inquiétude : la volonté d’uniformisation des sociétés dominées par les hommes. Affaiblies par les discours souvent nihilistes des missionnaires de toutes confessions, ces communautés affrontent aujourd’hui la mondialisation culturelle et le tourisme de masse qui réduit leurs pratiques millénaires à une simple curiosité touristique. 

Comment ces micro-communautés résisteront-elles au pouvoir du patriarcat ? Les nouvelles générations au centre de ces communautés, ont-elles un avenir ? Les pouvoirs locaux ont-ils la volonté de les respecter et de les protéger ? Dans nos sociétés modernes où l'égalité des sexes est encore une théorie, l'image de la femme reste celle du « sexe faible ». La femme est aussi bien instrumentalisé par le voile noir intégral que des obscurantistes lui imposent que par l'exploitation de son corps ou de son image par les sociétés de consommation.

n°01 - Matriarchy - Grande Comore

Comorian society is of African Bantu matriarchal traditions and Muslim religion, which appeared in the sixteenth century. Matrilinearity manifests itself in the identity of its belonging to a matriclan, in which each individual is born and lives with his mother, aunt or grandmother, in the maternal lineage. It is also the woman who inherits and possesses the heritage mania houli: the house is built by her father or maternal uncle on the family lands, which only the daughter can inherit. The Grand Marriage anda, much more prevalent in Grande-Comoros than on the other three islands, Anjouan, Moheli and Mayotte, is an obligatory passage for those who wish to reach the summits of the Comorian social hierarchy. As a matrilocal organization, it is only after marriage that the husband moves to his wife's house; hwenda dahoni translates literally to "go home". He is thus considered as moudjini, a guest in the matriclan.


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La société comorienne est de traditions africaines bantous matriarcales et de religion musulmane, apparue au XVIème siècle. La matrilinéarité se manifeste dans l’identité de son appartenance à un matriclan, où chaque individu naît et vit chez sa mère, tante ou grand-mère, dans la lignée maternelle. C’est aussi la femme qui hérite et possède le patrimoine mania houli : la maison est construite par le père ou l’oncle maternel sur les terres familiales dont seule la fille peut hériter. Le Grand Mariage anda, beaucoup plus répandu à la Grande-Comore que sur les trois autres îles, Anjouan, Mohéli et Mayotte est un passage obligé pour qui veut accéder aux sommets de la hiérarchie sociale Comorienne. En tant qu’organisation matrilocale, ce n’est qu’après le mariage que l’époux emménage chez son épouse; hwenda dahoni se traduit littéralement par « aller à la maison ». Il est ainsi considéré comme mudjeni, un invité dans le matriclan.

n°02 - Matriarchy - China

Established on the foothills of the Himalayas in ancient historical Tibet, between Yunnan and Sichuan province, on the shores of Lugu Lake (2600 meters), lives for nearly 2000 years the Moso community, built around matriarchy rules. It is the woman who bears the name of the family and holds the reins of the house, and the inheritance is transmitted from mother to daughter. The mother has the seed, the father is just the sprinkler. A Moso saying says: "If the rain does not fall from the sky, the grass does not grow in the ground." Love is lived without a marriage contract, without moral constraints, only at the rhythm of feelings. The woman will decide if this alliance will last one evening or more. No account will be asked. The rule requires the man to leave the room of the lover before the sunrise, it is the custom of zouhun, the "marriage on foot". The man does not know the status of father, only of uncle, who will help his sister raise her children, but will not be admitted in the family of her lover unless she decides it. And fidelity? possession ? jealousy ? These words do not make sense. A striking contrast with Confucian China, where men are the authority.

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Établis sur les premiers contreforts de l’Himalaya dans l’ancien Tibet historique, entre la province du Yunnan et du Sichuan, sur les bords du lac Lugu (2600 mètres), vit depuis près de 2000 ans la communauté Moso, bâtie autour des règles matriarcales. C’est la femme qui porte le nom de la famille et tient les rênes de la maison, et le patrimoine est transmis de mère en fille. La mère possède la graine, le père lui est juste l’arroseur. Un dicton Moso raconte : « Si la pluie ne tombe pas du ciel, les herbes ne poussent pas dans la terre ». L’amour se vit sans contrat de mariage, sans contraintes morales, au seul rythme des sentiments. La femme décidera si cette alliance durera un soir ou plus. Aucun compte ne lui sera demandé. La règle impose à l’homme de quitter la chambre de l’amante avant le lever du jour, c’est la coutume du zouhun, le « mariage à pieds ». L’homme n’y connaît pas le statut de père, seulement d’oncle, qui aidera sa sœur à élever ses enfants, mais ne sera pas admis dans la famille de son amoureuse sauf si elle le décide. Et la fidélité ? la possession ? la jalousie ? Ces mots n’ont pas de sens. Contraste saisissant avec la Chine confucéenne, où c’est aux hommes que revient l’autorité.